
Rédiger une chronique pour finir de convaincre son potentiel futur directeur d’édition de publier mon manuscrit sur Autechre a tout du traquenard. Si on fait abstraction du fait que l’occasion n’est pas destinée à se reproduire des dizaines de fois, le choix du disque en question semble absolument crucial. La tentation est grande de se diriger instinctivement vers un disque-balise, un classique sur lequel il semble impossible de se tromper véritablement. Choisir Amber ou Tri Repetae comme terrain de rencontre pour ce combat introductif aurait tout du choix rationnel. Tout a été déjà tellement dit dans tous les sens sur ces deux disques que même un mensonge passerait sans soucis pour une vérité scientifique. Cela me permettrait d’aborder les racines hip-hop du duo, de parler de Warp Records en vétéran, de faire des amalgames de chroniqueur sûr de sa petite science rédactionnelle. L’autre option, bien moins rassurante, serait d’attaquer le sommet de la montagne par son versant le plus hostile, celui-là même que la répétition ne rend pas moins casse-gueule. Celui qui rendra le moindre faux mouvement fatal : quitte à tout perdre, autant le faire avec panache. Ce sera donc Confield, le véritable juge de paix de toute cette discographie, qui décidera de mon sort.
La mort et la vie dans soixante minutes d’une œuvre totale, charnière à bien des niveaux. La mort d’un genre qui se traîne tout d’abord. Finie la lune de miel, la dernière banderille est plantée dans le dos d’une Intelligent Dance Music qui avait presque tout dit au passage du grand bogue. Aphex Twin sortira son Drukqs quelques mois plus tard, Squarepusher son Go Plastic et Boards of Canada attendra l’année suivante pour signer son épitaphe avec Geogaddi. Les grands monstres ont parlé et, sans le savoir, sorti les derniers grands disques de leurs discographies. Ce qui avait commencé au début des années 90 dans la grande liesse du cycle Artificial Intelligence – au cours duquel Autechre s’annoncera au monde dans sa forme définitive – finit de s’entredévorer au bout d’une des plus grandes décennies que la musique électronique ait connu depuis les grands mythes de l’axe Detroit/Chicago, de la kosmische musiek et de la révolution allemande qui suivra ou de la fondation du Groupe de Recherche Musicale.
Censée incarner hier le mouvement et l’avant-garde – supposément en réaction à une culture club et acid qui n’en finit pas de se cannibaliser et de s’embourgeoiser – elle finira par devenir un pastiche absolument délicieux, une tarte à la crème à la recette parfaitement onctueuse. Son organisation et sa hiérarchie est désormais écrite dans le marbre, parfaitement confortable et aujourd’hui bien lisible : avec son premier cercle de pouvoir (toute la team hébergée par Warp Records, Aaron Funk sous son alias Venetian Snares et Mike Paradinas sous Mu-ziq/Kid Spatula pour la maison Planet Mu, si on devait essentialiser) ; ses lieutenants, moins influents mais pas moins prêts à mourir pour la cause (les Bogdan Raczinsky, Bochum Welt, Luke Vibert, Bola, Cylob, Funkstorung ou Mouse on Mars) et tout ce qui tombe des camions remplis d’artistes taillés pour colmater les trous au passage. Si la mal nommée IDM atteint alors une forme de pic de maturité au passage de l’an 2000 – entre nous, qui peut encore en avoir quelque chose à foutre de la maturité quand l’année 1994 nous offre des Richard D. James Album en toute détente ? – il apparait dès lors évident que la courroie ne tiendra pas, en l’état, pour une nouvelle décennie de rotations à ce rythme fréquentiel. Mais tant qu’il y a de la musique, on danse.
Et Confield arriva.
Pas simplement comme le sixième album d’un duo déjà suffisamment légendaire, mais comme un nouveau langage imposé au monde musical. L’IDM n’aura plus jamais rien d’avant-gardiste en dehors de ce nouveau prisme car le paradigme est enfin passé du plan terrien, matériel, à la conception spatiale et abstraite. La composition de Confield marque une rupture historique, il est le passage à la troisième dimension musicale. Si on peut concevoir l’évolution de la musique de Sean Booth et Rob Brown comme un plan de conquête spatial, le successeur de LP5 témoigne de la distance qui sépare la préparation sur plan de la découverte véritable du monde stellaire. Dans un mondes d’ordonnées, Confield invente l’abscisse et reconfigure la notion de mouvement dans l’espace via un processus compositionnel recalibré sur la nécessité organique.
Confield laisse dans son rétroviseur dix ans de musiques pulsées, une décennie entière de musiques pour canapé en embrassant définitivement le nouveau monde. Il n’y a plus de rêverie tranquillement installée, notre environnement a muté dans quelque chose de plus froid, de plus en adéquation avec la réalité. L’épopée acid est définitivement terminée, ses mélodies douces-amères avec. 2001 : L’Odyssée de L’Espace est enfin là et la violence a pris depuis quelques cours d’escalade. Moderne, comme le monde dans lequel il décide de s’inscrire, Confield est une histoire de naissance. Le son est biomécanique et incertain, il émerge et ouvre les yeux sur un environnement neuf. Il est cet animal sauvage dans ce très court interstice qui sépare sa naissance de ses premières chasses. Dans ce court moment où l’extrême fragilité de sa démarche l’expose à tous les dangers, la dégaine apparait comme pataude ou simplement rampante, l’être vivant ne marche pas totalement, au mieux il se redresse et il vacille. Il est ce faux lent qui adopte le zui quan – la boxe de l’homme ivre – comme mode de déplacement.
« IV Scose Poise » indique une règle du jeu, il est le Confield in utero, et fait sonner son roulement à billes comme une leçon sur tout ce qui devra se faire demain. Ultime contraction avant l’éjection de la capsule, il fait tourner un piano semi-improvisé absolument incroyable comme un dernier hommage à Satie, à Ryuichi Sakamoto et à toutes les formes de vie commune. « Cfern » est l’archéype ultime du Autechre nouveau et de sa renaissance. Comme seuls les Anglais sont capables de le faire, le titre épuise sa propre matérialité en se soulevant membres après membres comme appelés par une gravité inversée et inégale dans son intensité. Il hésite et trouve finalement sa marche en avant, usant ad nauseam de sa nouvelle stabilité jusqu’à l’évanouissement.
En deux titres seulement, Confield pulvérise dix ans de carrière en forçant un son arachnéen et gorgé de matière, malade de croissance et intensément abstrait. L’impact sur les corps est définitif : il y aura ceux qui adhèrent dans la seconde et ceux qui mettront vingt ans à comprendre le génie du duo. La fracture s’opère dans le petit monde de l’IDM, devenue à ce moment une grande Babylone, et Autechre fera (enfin) ses premiers déçus. « Pen Expers » invente le hip-hop qui se déplace dans une dizaine de direction en même temps, qui réinvente sa temporalité au moment singulier où elle se déclare. C’est vomitif à sa plus haute fréquence, on ne sait plus si c’est la tête ou le corps qui gerbe. Confield atteint des hauteurs d’intensité qui vont, souvent en même temps, du plus lent au plus frénétique. En réalité, il est absolument quantique dans sa capacité à être une infinité de choses et son contraire.
Il est la sécheresse intense et le flot ininterrompu de substance ; il colle à tout autant qu’il rejette ce qui approche son entourage immédiat ; il invoque son environnement et le nie dans la même réflexe créateur. Il est la force totale d’existence et son rejet immédiat. La beauté de ce Confield est celle du d’une logique totale qui invente à gauche en prenant soin de regarder à droite, il est le free jazz joué par Kubrick, le dos bien tourné à son public. Comme le dirait Ghédalia Tazartès, il est un amour si grand qu’il nie son objet.
Le principe fondamental de Confield est celui de la rupture. La réalité scolaire des DAW – Digital Audio Workstation, plateformes utilisées généralement pour la composition de musiques assistées par ordinateurs ; entendez Ableton, Fruity Loops, Logic, Cubase et Protools pour les plus populaires – est désormais obsolète. L’Intelligent Dance Music, dans sa supposée intelligence suprême, se devait de s’appuyer partout et tout le temps sur des logiques dorénavant archaïques de grilles, de mesures, de boucles calées parfaitement grâce à cette grande ceinture de sécurité qu’est la quantification. En alignant les notes de manière harmonieuse sur une trame définie, l’artiste se garantit qu’à défaut d’être bonne, sa musique sera, à tout le moins, plus ou moins juste. Si cette réflexion simple suffit à redistribuer le génie des uns et des autres, il permet surtout d’intégrer tout le propos avant-gardiste de ce sixième album. Entre l’artiste et son logiciel, Autechre va enfin assumer de manière globale son recours au hasard et à l’aléatoire.
Si on avait pu apercevoir les premières bribes de ce processus compositionnel s’infiltrer discrètement au moment du EP7 ou du LP5, c’est Confield qui formalisera ce recours récurrent à la musique générative. Avec un biais assez poétique en ce que cette révolution constitue un aller-retour ambigu entre deux techniques que tout semblait opposer : l’analogique et le digital (par la modulation dérivée de la composition analogique directement dans un cadre software), l’utilisation intensive de la technologie MAX/MSP fera l’un des cœurs vibrants de cet album. Longtemps considérée comme une donnée amusicale, l’intégration de l’aléatoire aux schémas compositionnels – merci aux soixante-quinze dernières années d’expérimentations musicales – constitue aujourd’hui une donnée presque comme une autre. Délayée dans le savoir-faire rythmique et mélodique total de Autechre, cette force du hasard abouti à des monuments aussi évocateurs que « Parhelic Triangle » en forme de grande messe ecclésiastique, l’infiniment signalétique et plaintif « Uviol » ou toute la puissance à la limite permanente de son implosion (« Bine »).
Par-dessus une écriture sommes toutes intellectuelle et des implications mentales assez exigeantes, le corps n’est pas en reste pour la cause. Les basses grondent de manière gutturales, serpentines et biodynamiques. Un dragon tournant en rond dans sa tour n’aurait pas sonné plus menaçant – on reviendra plus tard sur l’impact des musiques de donjons dans la musique d’Autechre, mais « Sim Ghisel » et son rugissement tout en dilatation n’est rien d’autre qu’une relecture parfaite en forme d’hommage au niveau « Inside Jabu-Jabu’s Belly » d’Ocarina of Time, zone où Zelda se frayera un chemin dans le corps d’une créature légendaire assimilable à…un dragon. Le lien entre le corps et la tête est absolument total dans cette oeuvre et là où la compréhension peut parfois lâcher la rampe par excès d’ouverture rythmique et percussive (entre autres), nos organes prennent immédiatement et instinctivement le relais dans ce monde parfois trop ouvert pour les sens. Les intestins vibrent selon les hauteurs dans la vélocité, la rate transpire d’inconfort et le cœur n’est plus rien d’autre qu’une machine à compter les pulsations. Le chasseur devient dès lors rapidement la proie.
L’espace est désormais devenu la jungle et la créature a désormais muté selon une croissance qui n’a rien de normal. Le jardin que tu regardais croître selon des règles unifiées est devenu zoo rendu fou par des logiques étranges, ce qui rampait autrefois exerce aujourd’hui une pression insupportable sur le béton de nos idées. Confield et sa faune faite de créatures-artefact exogènes occupe l’espace au travers d’une chaîne alimentaire repensée où l’environnement conçu comme un grand tout concasse, percute, violente au-delà du chaos. Tout est organisation ici. Qui es-tu désormais, toi, l’homme des bois, avec sa sagaie, sa propension à mastiquer tout ce qui ne te fait pas crever et sa finitude face au monde nouveau ? Tu es la distance qui sépare les singes en querelle pour du feu au début de 2001 : l’Odyssée de l’Espace et la finesse du décorum quand « The Blue Danube » débarque sur une grande danse d’engins spatiaux immatriculés. Tu as eu le temps de cligner des yeux et Confield a fait de toi une machine à repenser ton existence sur un doux fond de valse.
Plus qu’une œuvre majeure qui redéfinit le cadre d’une Intelligent Dance Music en son époque, Confield – si on cesse de dézoomer et qu’on accepte de revenir à des considérations plus discographiques – marque le début de la véritable désincarnation du duo de sa forme humaine. En acceptant le défi technologique, Autechre va apprendre à sa musique à devenir impossible à contenir. Il est le premier embryon de tout ce qui va pouvoir suivre par la suite : la rupture totale avec les genres, les structures, les durées les débuts et les fins. Il abandonne ses dernières croyances à pouvoir faire partie du groupe, il rompt avec ce qui faisait son environnement musical depuis dix ans pour embrasser l’infini. Il est le début de la solitude et la fin du monde du monde enchanté. Il est Nietzche qui tue la philosophie occidentale entamée par Platon sept siècles auparavant. Il est l’homme qui refuse de vivre par projection de la réalité sur le mur et qui décide de prendre son destin en mains. Il est cet humain qui quitte la caverne, aveuglé par le soleil de la connaissance et qui hurle désormais à qui veut bien l’entendre : « l’Intelligent Dance Music est morte, vive l’Intelligent Dance Music ! »

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