Autechre – L’impossible équation (Synopsis – Le Mot Et Le Reste)

Toutes les histoires d’amour ne se valent pas. Et certaines sont plus difficiles à assumer que d’autres. Une portion des amateurs de musiques ne le sait peut-être pas encore, mais il existe une fraction de l’univers où la souffrance en son corps et le rejet de sa propre personne peuvent se conjuguer à l’exaltation la plus totale. A condition de s’affranchir de tout ce qui a pu être connu avant et ailleurs, l’équilibre dans le déséquilibre appartient à tout qui aura l’abnégation de s’engager de manière totale. Mission rendue encore plus difficile à mesure que le temps avance, où la force de l’habitude, l’ancrage dans des schémas d’écoute normatifs et la globalisation du monde audible se font de plus en plus forts. 

Aimer Autechre au plus profond de soi tient dès lors de la profession de foi. Car cet amour ne peut en aucun cas être aisé, au départ du moins. Sa vue première est tellement iconoclaste qu’elle en brûle les yeux, consume les corps et renverse les sens jusqu’au vomissement. Le malaise premier sur les corps entraîne inévitablement le rejet, cognitif et physique, et tout semble dès lors à recommencer. Car Autechre est l’inconfort inévitable, la négation d’une certaine matérialité, visible à tous selon une grille de lecture normée et immédiate. Car pour beaucoup, le groupe se définirait surtout par ce qu’il n’est pas, ou en tous cas ce qu’il n’est pas assez : pas assez lisible, pas assez mélodique, pas assez terrien. Sa phraséologie musicale est trop incertaine (ou seulement singulière) et son langage ne répond jamais assez à toutes les questions qu’il pose.

Vivre son amour pour Autechre au quotidien revient alors à croire fermement en quelque chose qu’on ne sait que trop peu expliquer ; dans une réalité qui ne respecte plus rien du modèle connu et qui finit, dans une réflexion progressive et étendue aux limites de l’infini, par isoler son intérêt dans quelque chose d’infiniment intime. Quand on est seul à aimer, dans les recoins de sa psyché, on est seul à contempler. Déjà ici, à deux, vous et moi, nous serions presque de trop pour cette entreprise. 

Alors comment expliquer que deux b-boys issus de la scène du graffiti dans le Manchester de la fin des années 80, normcore par essence, se retrouvent encore aujourd’hui à défier toutes les logiques audibles, compositionnelles et sociales, drainant malgré eux des centaines de milliers de flagellants derrière eux ? Comment les cultures de l’entre-soi à ce point rigoriste et de l’esthétisme le plus pur – au sens de ce qu’il était dans la sociologie antique, à savoir un égoïsme tourné vers les autres – auront amené Rob Booth et Sean Brown en trente-cinq ans de carrière à devenir les deux techno-monstres les plus révérés parmi ceux qui ont façonné l’essentiel de la première vague de la mal nommée intelligent dance music 

Tout au long de cet ouvrage nous étudierons, autant que faire se peut, les logiques qui sous-tendent la construction d’une des discographies les plus intrigantes de son époque, électronique ou non. Nous nous attacherons tout d’abord à découvrir ce qui fait le cadre historiographique des débuts de cette œuvre titanesque, son environnement musical direct et indirect, ainsi que la signification du mythe premier. Nous plongerons également – il le faudra bien – dans l’univers à première vue opaque des musiques sérielles, acousmatiques, génératives et algorithmiques pour saisir toute la substance du défi technologique sans cesse remis sur le métier par le duo. Nous tenterons enfin d’étudier par séries de blocs d’œuvres, d’époques, de couleurs et de thématiques précises, les points d’ancrage, les moments-charnières, les glissements et les culs-de-sac stylistiques afin d’observer, si cela était possible,  jusqu’où peut se projeter l’entropie de son sujet musical. 

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