
Mon journal. Mon voyage inattendu. Un Aller et Retour. Et ce qui arriva après.
Tout ce qui est or ne brille pas,
Ne sont pas perdus tous ceux qui vagabondent ;
Ce qui est vieux et fort ne se flétrit pas,
Le gel n’atteint pas les racines profondes.
Des cendres, un feu sera attisé,
Une lueur des ombres surgira ;
Reforgée sera l’Epée qui fut brisée :
Le sans-couronne redeviendra roi.
Si l’exaltation de ce douze mai m’a amené à pleurer au beau milieu d’une foule d’inconnus, le momentum semble en réalité avoir pris racine au-delà de la possession simple d’une carte iconique, toute signée soit-elle par un héros qui l’était tout autant. « On devrait tous rencontrer Frodo un jour dans sa vie » me disais-je alors, heureux d’avoir passé une journée magnifique au cœur de ce qui fait une partie de mon imaginaire quotidien. Mais sans véritablement comprendre la portée de ce qui était réellement à l’œuvre. L’infusion, inconsciente, a pris quelques jours pour émerger, et la projection m’est dès lors apparue comme une révélation. J’ai pleuré à nouveau, non plus de joie mais d’espoir renouvelé.
En signant ce fardeau symbolique et en me le transmettant, il m’a fait comprendre que s’il est parvenu à détruire l’anneau en Mordor autrefois, je serais en mesure de faire de même avec ce qui m’occupe. Ces deux ans de combat acharné contre la faillite encapsulent mon chemin initiatique dans ce qui a été jusqu’ici le plus grand périple de ma vie. Il y a tant de parallèles à faire entre l’œuvre majestueuse de Tolkien et les situations périlleuses que j’ai pu vivre dans ce qui restera une intense course à la survie. Tant de personnages virevoltants, d’espoirs renaissants, de volontés diverses et d’évènements qu’aucun n’aurait pu prédire qu’il me serait impossible de tous ici les citer.
Au beau milieu des voix qui se contredisaient quant à la décision à prendre pour le futur de cette entreprise, j’ai l’impression de m’être élevé dans un geste à la fois inconscient et pourtant décidé.
Personne ne répondit. La cloche de midi sonna. Personne ne parla encore. Frodo observa tous les visages, mais ils n’étaient pas tournés vers lui. Tous les membres du Conseil baissaient les yeux, comme en grand réflexion. Une grande terreur s’empara de lui, comme s’il redoutait d’entendre prononcer quelque sentence qu’il avait longtemps pressentie, et dont il avait espéré en vain qu’elle ne viendrait jamais. Une envie irrésistible de se reposer, et de demeurer en paix auprès de Bilbo, à Fendeval, lui submergeait le cœur. Enfin avec un effort, il ouvrit la bouche, étonné d’entendre ses propres mots, comme si quelque autre volonté se servait de sa petite voix.
« Je vais prendre l’anneau, dit-il, même si le chemin m’est inconnu. »
Elrond leva les yeux vers lui, et Frodo sentit son cœur transpercé par la soudaine acuité de son regard. « Si je comprends bien tout ce que j’ai entendu, dit-il, je crois que cette tâche vous revient, Frodo ; et que si vous ne trouvez pas le chemin, personne ne le fera. L’heure des Gens du Comté est venue, celle où ils quittent leurs paisibles champs pour ébranler les tours et les conseils des Grands. Qui d’entre tous les Sages aurait pu le prédire ? Ou, s’ils sont sages, pourquoi s’attendraient-ils à la savoir avant que l’heure ait sonné ? Mais c’est un lourd fardeau. Si lourd que nul ne pourrait l’imposer à un autre. Je ne vous l’impose pas. Mais si vous le prenez de plein gré, je dirai que ce choix est bon ; et que si tous les fiers Amis des Elfes de jadis, Hador et Hurin, et Turin, et Beren lui-même devaient siéger à une même table, votre place serait parmi eux. »
Le jour où cette décision a été prise, la volonté était claire d’y aller peu importe ce qui m’attendait ; de marcher, de dormir, de manger et de respirer dans cet unique but : jeter définitivement ce fardeau dans la Montagne du Destin, de mon destin, pour créer un avenir meilleur. Rien ne pouvait plus me faire changer de route.
Je n’avais, à vrai dire, aucune idée claire du chemin de croix dans lequel je m’engageais alors et je n’avais aucune carte valable pour parvenir à mes fins. Je suis parti à l’aventure avec quelques fidèles compagnons, sachant que si loin qu’ils pourraient me porter, la responsabilité finale de l’accomplissement de cette mission me revenait. Et que je serai, si j’y parvenais, heureux mais seul, blessé à vie par cette épreuve dont je n’ai jamais voulu. Tout ça est rapidement devenu bien trop gros pour moi et a impliqué tant de personnes qui n’en demandaient pas tant. Personne ne devrait avoir à partir dans ce genre d’aventures en solitaire.
Combien de fois j’ai perdu le fil de ma route, et avec celui-ci tous mes espoirs de pouvoir prétendre à me rapprocher d’un dénouement quel qu’il soit ? Tout était si flou, si dangereux, les crêtes sur laquelle j’ai marché quelque fois était si fines que j’aurais pu m’y engager les yeux fermés que cela ne m’aurait pas plus mis en danger. Le vent a tellement soufflé que j’ai frôlé la bascule sans cesse et je me suis réveillé tant de fois dans le noir de ma tête sans savoir quelle direction emprunter alors. Je ne saurai dès lors jamais comment l’expliquer vraiment mais, même au cœur de la nuit, il est resté toujours une lumière alors que tout semblait perdu.
Elle éleva une petite fiole de cristal qui étincelait tandis qu’elle la bougeait, et des rais de lumière blanche jaillirent dans sa main. « Cette fiole, dit-elle, renferme la lumière de l’étoile d’Eärendil, conservée dans les eaux de ma fontaine. Elle sera plus brillante encore quand la nuit t’entourera. Qu’elle soit pour toi une lumière dans les endroits sombres, quand toutes les autres lumières s’éteindront. Souviens-toi de Galadriel et de son Miroir ! »
Je pense évidemment à ton rôle crucial dans cette grande aventure, à ce lien qui nous a uni dans la difficulté et sans lequel j’aurais dû sombrer des dizaines de fois. Je repense à ce lit et à ce toit, à ces paroles et cette chaleur qui étaient mon dernier refuge quand tout a semblé perdu tant de fois. J’ai cette douloureuse impression que personne ne comprendra jamais les blessures que j’ai subies ni les périls que j’ai finalement traversés. Mais tu as toujours été là, avec la délicatesse de gens qui aiment sincèrement et qui ne doivent nécessairement comprendre ni se justifier pour être présents.
Sans tes pantalons remplis de terre, ton dynamisme au quotidien et la marche en avant croissante de notre couple, j’aurais eu le temps de boire la tasse et de couler par manque de prise réelle sur la matérialité. Le chemin le plus court entre deux points chez toi a toujours été la ligne droite. C’est tout ce qui m’a toujours manqué (parmi d’autres choses), et si j’ai eu le temps de me poser en moine zeitgeist pour établir un plan sans cesse renouvelé, je te dois beaucoup pour sa mise en action définitive. En ça, Saucisses c’est aussi toi, et si demain des perspectives nouvelles sont encore ouvertes, c’est sans aucun doute grâce à ton attitude qui a su protéger en moi une flamme allumée par temps de tempête.
Je pense évidemment aussi à mes parents, à ma relation avec l’Au-Dessus, à tous ceux qui ont joué un rôle petit ou grand dans cette quête de salut.
« Je suis content que tu sois ici avec moi, dit Frodo. Ici, à la fin de toutes choses, Sam. »
« Oui, je suis avec vous, maître, dit Sam, pressant délicatement la main blessée de Frodo contre son sein. Et vous êtes avec moi. Et le voyage est fini. Mais après tout ce chemin, je refuse d’abandonner. Je suis pas comme ça, pour ainsi dire, si vous me comprenez. »
« Peut-être bien Sam, dit Frodo, mais le monde, lui, est ainsi fait. Les espoirs meurent. Une fin vient. Il n’y aura plus longtemps à attendre, maintenant. Nous sommes perdus dans les ruines d’un monde qui s’écroule, et il n’y a pas d’issue. »
« Enfin, maître, on pourrait tout de même s’éloigner de cet endroit dangereux, cette Faille du Destin, s’il faut l’appeler comme ça. Hein, pas vrai ? Allons monsieur Frodo, descendons au moins le chemin ! »
« D’accord Sam . Si tu y vas, je vais te suivre. »
Car en sauvant cette société je devais surtout me sauver moi, aller au-delà du spectre connu, me transcender pour devenir ma propre porte de sortie. Croire en l’espoir d’un demain meilleur quand il ne restait plus que ça. Refuser que ce soit autre chose, qu’après la souffrance viendrait enfin la promesse d’une vie simple, en tous points encore meilleure, à condition de s’y confronter.
Mais si j’entame la dernière véritable marche vers la conclusion de cette éprouvante épopée, je sais au cœur de ma chair et de mon esprit que plus rien ne sera vraiment comme avant. Je prendrai le temps de me soigner, et de prendre soin de toi comme tu l’as toujours mérité, détaché enfin de la réalité des cauchemars, mais je crois que je n’en reviendrai jamais vraiment tout à fait, que certaines blessures ne guérissent pas comme on le voudrait. J’ai eu beau accaparer énormément de notre temps ensemble à parler de ce parcours et des trop nombreuses difficultés qu’il a impliqué dans notre quotidien, rien ne saura jamais vraiment expliquer l’étendue de cette violence pourtant nécessaire. A partir d’une certaine limite, les mots n’ont plus vraiment d’importance. Je pense simplement qu’une partie de moi est restée là-bas.
« Etes-vous souffrant, Frodo ? dit doucement Gandalf, chevauchant à côté de lui.
« Enfin…oui, dit Frodo. C’est mon épaule. Ma blessure m’élance, et le souvenir de l’obscurité me pèse. Cela fait un an aujourd’hui. »
« Hélas ! Certaines blessures ne peuvent être complètement guéries », dit Gandalf.
« Je crains qu’il n’en soit ainsi de la mienne, dit Frodo. Il n’y a pas de véritable retour. Je reviendrai peut-être dans le Comté, mais il ne semblera plus le même ; car je ne serai plus le même. Je suis meurtri par le poignard, le dard, la dent, et par un long fardeau. Où trouverais-je le repos ? »
Gandalf ne répondit pas.
Il me reste donc à terminer ce qui doit l’être, à reprendre courage une dernière fois et à gravir les chemins tortueux qui me séparent du sommet de cette Montagne du Destin, pour enfin y jeter tout ce qui reste de ce fardeau et de sa lourdeur presque immatérielle. Si j’ai pu perdre espoir, cette journée du douze mai aura fini de me convaincre que ce n’était rien d’autre que l’histoire telle qu’elle devait s’écrire, et que rien ne pourra plus m’empêcher d’aller au terme de ce voyage. Nous devions simplement être à la hauteur de celui-ci. De là, nous repartirons ensemble et nous irons là où bon nous semble, avec toute la légèreté dont je pourrai faire preuve. Je t’en fais la promesse.
Merci d’avoir été mon Sam, sans toi je n’aurai jamais pu prétendre à un fragment de ce qui a été accompli.
Les trois compagnons se détournèrent enfin, puis, sans jamais plus regarder en arrière, ils chevauchèrent lentement vers la maison ; et ils ne prononcèrent aucune parole avant d’avoir regagné le Comté, mais chacun trouva grand réconfort auprès de ses amis sur le long chemin gris.
Enfin, ils traversèrent les coteaux et prirent la Route de l’Est, puis Merry et Pippin continuèrent vers le Pays-de-Bouc ; et tous deux chantaient déjà chemin faisant. Mais Sam se tourna vers Belleau et bientôt remonta la Colline, tandis que le jour baissait encore. Et, arrivant, il vit une lueur jaune, et du feu à l’intérieur ; car le repas du soir était prêt, et on l’attendait. Et Rose l’accueillit et l’installa dans son fauteuil, et elle mit la petite Elanor sur ses genoux.
Il respira profondément. « Eh bien, je suis de retour », dit-il.

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